Cet article a pour objectif de proposer un cadre de compréhension général des logiques sociales du vote pour le Rassemblement national en s’appuyant sur la sociologie politique. Non pour se résoudre à la fatalité – car l’ascension du RN est réversible –, mais pour voir qu’elles résultent de phénomènes de longue durée que seul le charisme d’un homme ou l’optimisme partisan ne saurait renverser. Il s’agit aussi de susciter des capacités d’étonnement à gauche à propos de questions que nous nous posons trop rarement. Dans leur ouvrage synthèse « Du FN au RN : les raisons d’un succès1 », les politistes Bernard Pudal et Patrick Lehingue posent le problème ainsi : comment se fait-il que la France soit le seul pays d’Europe occidentale à rassembler, sans interruption depuis 1984, au moins un électeur sur dix (souvent beaucoup plus) à une formation politique d’extrême droite, a fortiori pour une organisation caractérisée par sa fragilité structurelle2 ? La thèse de l’ouvrage est que le FN/RN est un « parti aubaine » : les succès de l’extrême droite s’expliquent en raison de facteurs qui sont extérieurs à l’organisation qui la représente.Quatre transformations de la société française semblent porter sur l’économie et le démantèlement de notre État social, la reproduction des inégalités socio-scolaires, la clôture du champ politique et enfin, les transformations de notre espace public et médiatique.
Des crises économiques à l’électoralisation du racisme
La transformation néolibérale du monde social
Créé en 1972, le FN naît dans un contexte de transition vers un nouvel ordre économique et social.De 1945 au milieu des années 1970, la configuration dominante du capitalisme peut être qualifiée de « monopoliste-fordiste Elle repose notamment sur un compromis salarial : la dureté et la subordination inhérentes à la production de masse sont compensées par l’amélioration des conditions de vie, à travers la hausse des salaires et le développement de la protection sociale. La consommation était largement célébrée et valorisée comme lieu d’épanouissement. Or, le régime néolibéral rompt progressivement ce compromis : le travail se précarise (contrats courts, auto-entrepreneurs…) et ne garantit plus les mêmes conditions matérielles et symboliques d’existence. Comme le soulignent Pudal et Lehingue, le salariat constituait durant les « Trente Glorieuses » un modèle de référence, associé à un ensemble de protections et à une reconnaissance sociale contribuant à l’identité des individus et à leur capacité de projection dans l’avenir. Des ménages basculent ainsi d’une zone d’intégration sociale vers une zone de vulnérabilité, marquée par la fragmentation des carrières et la précarisation de l’emploi3.Dans la configuration actuelle, la finance devient le support dominant de l’accumulation du capital et tend à subordonner les autres formes institutionnelles à sa logique4. Autrement dit, il s’agit de la création de la société de marché où les rapports sociaux sont orientés vers des relations de transaction et de concurrence. L’extrême concentration des richesses vers les 1% des plus riches qui se désolidarisent du reste de la population en ne consentant plus à l’impôt assèche les recettes de l’État alors que les dépenses continuent d’augmenter. Les États se tournent ainsi vers les marchés pour financer leurs déficits. Les années 80-90 voient ainsi se mettre en place une nouvelle architecture institutionnelle – notamment avec la construction européenne, les règles budgétaires et politiques d’austérité – visant à discipliner les États et à administrer cette nouvelle configuration du capitalisme. L’érosion des recettes et la dégradation des services publics nourrissent, chez les citoyens, un scepticisme croissant à l’égard de l’usage de l’impôt contribuant en retour à appeler, voire à justifier, une réduction des dépenses publiques. La force du néolibéralisme est que la politique qu’il met en œuvre a des effets qui justifient sa propre perpétuation.
Être pris en étau en haut et en bas
En désencastrant l’économie du social, le néolibéralisme tend à en faire une sphère autonome régie par ses propres logiques5. C’est dans cette réaction au désencastrement que peut se comprendre la pensée réactionnaire : elle réaffirme l’antériorité de la nation sur l’économie, sanctuarise les frontières et naturalise les différences de statut, notamment à travers la « préférence nationale »6. La lecture en termes de lutte des classes que favorisaient le rapport salarial et l’expérience collective et socialisatrice du travail, cède progressivement du terrain au profit d’une « conscience sociale triangulaire7 ». Cette catégorie est devenue classique dans la sociologie politique française pour décrire les logiques sociales du vote pour l’extrême droite. Elle désigne une vision tripartite du monde social, structurée autour d’un « nous », qui se perçoit comme pris en étau entre un « eux-haut » (les élites) et, surtout, un « eux-bas » (les « assistés », les immigrés, etc.). Les enquêtes de Félicien Faury8 et de Benoît Coquard9 montrent que cette perception de la concurrence et de la pression sociales se cristallise autour d’enjeux différents selon les territoires, résidentiels dans le Sud-Est pour les premiers, liés au marché local de l’emploi dans les campagnes étudiées par le second. La conscience sociale devient proprement politique lorsque cette pression est interprétée en termes d’injustice : le « système » favoriserait simultanément ceux d’en haut et ceux d’en bas. Les électeurs du RN dirigent toutefois principalement leur indignation vers ce « bas », perçu comme un « ailleurs » et fréquemment racialisé, tandis que les inégalités économiques apparaissent plus difficiles à transformer10. Mesurons ici à quel point la dépolitisation des enjeux économiques propre au néolibéralisme – condensée dans le « there is no alternative » de Margaret Thatcher – est un terreau fertile et propulsif pour cette représentation triangulaire du monde social.
D’un faux dilemme et du racisme comme expérience sociale
De ce point de vue, l’explication naïve du vote RN en termes oppositionnels et hiérarchiques (immigration vs chômage, facteurs culturels vs facteurs économiques) qui structure le débat à gauche, notamment entre la France insoumise et François Ruffin, apparaît comme un faux dilemme. Pour les électeurs et électrices étudiés par Félicien Faury, l’immigration n’est pas seulement un enjeu « identitaire » : elle s’articule à des raisonnements socioéconomiques. L’enjeu n’est donc pas d’identifier ce qui « compte le plus », mais de comprendre les relations par lesquelles les individus articulent différents problèmes sociaux et leur donnent sens11. En somme, il s’agit pour ce « conglomérat électoral »12 de défendre un statut social et économique sur un mode racialisé. Par ailleurs, réduire le vote RN au racisme de ses électeurs revient paradoxalement à sous-estimer la problématique raciale, transversale à la société française et multiforme. La différence pour ces électeurs et électrices réside dans la rencontre entre cette variable et d’autres propriétés sociales (faible niveau de diplôme, forte défiance politique, ancrage rural ou périurbain, etc.) qui produit une politisation du racisme et, in fine, son électoralisation. Une autre manière de mécomprendre le racisme est de l’interpréter comme un « repli sur soi » lié à une crise du lien social et d’anomie. Or, le racisme est une forme de lien social, une manière de dire son appartenance à un groupe (« on est chez nous ») et de fonder l’exclusion d’individus à ce groupe sur la base de critères perçus comme naturels. L’enquête de Benoît Coquard sur les campagnes en déclin invite ainsi à prendre distance avec les lectures en termes de « France périphérique » ou d’« insécurité culturelle ». Les électeurs et électrices qu’il étudie ne se vivent pas nécessairement comme relégués ou extérieurs au monde social : ils sont au contraire pleinement inscrits dans leur territoire et dans des sociabilités locales valorisant le travail, l’autonomie, la propriété et l’entraide.
Du désajustement scolaire à la défiance politique
Paradoxe de la massification scolaire
Avec la variable économique, la variable scolaire – qui lui est largement corrélée – joue un rôle déterminant dans le vote RN. La sociologie électorale montre que le niveau de diplôme est en effet le facteur le plus prédictif du vote pour cette offre politique. Une manière courante de clore le débat consiste à considérer ces électeurs comme faisant preuve d’un « défaut d’esprit critique ». Or, cette manière intellectualocentrée et teintée de mépris de classe d’aborder le problème fait abstraction du fait que des fractions entières de l’intelligentsia allemande des années 1930 se sont ralliées au nazisme. À l’inverse, le mouvement ouvrier des XIXe et XXe siècles a démontré sa puissance émancipatrice à travers des générations de militants largement formés de manière autodidacte et grâce aux écoles du PCF. Là encore, le faible niveau de diplôme ne joue en faveur du RN que s’il est articulé avec d’autres propriétés sociales. La question qui doit nous préoccuper est celle des effets politiques de la contradiction qui sous-tend l’ensemble de l’édifice scolaire français, soit, le décalage entre le discours méritocratique et la réalité des parcours scolaires. La France se distingue en effet par une corrélation particulièrement forte entre performances scolaires et origine sociale : parmi les jeunes sortis d’études en 2022-2024, 60 % de ceux issus de familles de cadres et professions intermédiaires obtenaient un diplôme supérieur à bac +2, contre 27 % de ceux issus des familles d’employés et d’ouvriers13. Derrière ces écarts se jouent des expériences scolaires différenciées : les élèves les moins dotés en capital culturel sont davantage exposés au décalage entre les attentes implicites de l’École et les ressources dont ils disposent pour y répondre. La massification scolaire a ainsi pu prolonger l’expérience du décrochage et de l’exclusion pour une partie d’entre eux.
Politisation de la défiance
Une grande partie des électeurs et électrices RN ont en commun d’avoir été socialisés à la défiance vis-à-vis du système scolaire et des « porteurs de culture ». Le documentaire La Cravate (sorti en salle en 2020) d’Étienne Chaillou et Mathias Théry qui suit la trajectoire de Bastien Régnier, aspirant cadre du RN, est illustratif. Né en 1996 de parents relativement aisés, Bastien Régnier effectue sa scolarité au collège privé catholique Saint-Esprit (Beauvais) réputé pour son élitisme et sa dureté. À « Saint-Es’ », on menace d’envoyer les mauvais élèves au collège public « Fauqueux », un collège de « racailles » selon les professeurs et associés, pour Bastien, « aux noirs et aux arabes ». À partir de la 4ème, il finit par décrocher : « {…} aux conseils de classe, les enseignants me disaient que je ne travaillais pas, que j’étais une merde en gros. {…} Du coup j’ai pété un câble. Je ne savais vraiment pas quoi faire, je suis rentré dans un moment vraiment morbide14 ». Bastien Régnier manque en effet de commettre un attentat et établit une liste précise de 17 de ses professeurs qu’il dit vouloir abattre avant de vouloir se suicider. Il n’ira finalement pas au bout de son geste et sera placé en famille d’accueil où il tombe sous la coupe d’un skinhead plus âgé qui l’initie à l’idéologie néonazi et l’entraîne au combat de rue. Il intègre un établissement public où ses résultats sont plutôt bons mais affirme toutefois continuer à avoir des différends avec ses enseignants en se sentant continuellement « rabaissé », alors même qu’il manifeste de plus en plus ouvertement ses opinions. Il finit par s’éloigner des skinheads et rejoint le FN en 2015. Si cette trajectoire est paroxystique, elle reflète une scolarité éprouvée par la distance entre « le réel » et le « nominal », par l’angoisse d’échouer et le sentiment d’être désajusté vis-à-vis de l’École sans en comprendre les raisons15. Les cadres du FN/RN ont conscience de cette caractéristique sociale de leur électorat et ne manquent pas d’activer ses prédispositions à l’anti-intellectualisme contre les « donneurs de leçons », favorisant ainsi une forme de retournement du stigmate. Ces frustrations scolaires, qui naissent du sentiment de ne pas maîtriser les règles du jeu social, conduisent à percevoir l’École davantage comme « sournoise » que comme inégalitaire ou injuste. De telles expériences ouvrent la voie à une démonétisation à l’égard des points de vue scientifiquement attestés, et plus généralement à une défiance contre les formes d’autorité socialement ou culturellement reconnues, au sein de laquelle les récits complotistes peuvent trouver un terrain propice à leur essor.
La dépossession politique des classes populaires
La démonétisation du rite électoral
L’ouvrage de B. Pudal et P. Lehingue identifie des facteurs plus spécifiquement politiques qui agissent tout aussi fortement en faveur des succès de l’extrême droite. Contrairement à l’image de « parti des classes populaires » que tente de se donner le RN mais aussi véhiculée dans de nombreux médias, l’abstention arrive en tête chez ces dernières. Selon l’enquête « Participation électorale » de l’Insee sur la séquence électorale de 2022 (présidentielle et législatives), 30,4% des électeurs dépourvus de diplôme se sont totalement abstenus contre 9,5% pour les diplômés du supérieur. Du côté des ouvriers et des personnes n’ayant jamais travaillé, les taux d’abstention s’élèvent respectivement à 19,4 % et 27,9 %. Enfin, 24,9 % des électeurs appartenant au dernier quartile en termes de niveau de vie, c’est-à-dire les 25 % les plus modestes, se sont totalement abstenus, contre 8,2 % parmi les électeurs appartenant au quartile supérieur16. Dès lors, si l’on considère l’ensemble des variables susceptibles de définir les « classes populaires » (diplôme, profession, niveau de revenu, précarité du statut), l’extrême droite n’apparaît pas comme le premier choix de ces électeurs. Leur premier « vote » est plutôt celui du refus de participer à un univers politique dont ils considèrent que, de toute façon, ils seront ignorés. L’éléphant dans la pièce est donc celui-ci : le rite électoral et la compétition politique fonctionnent aujourd’hui comme des repoussoirs et l’abstention est devenue la norme. Sur les 26 tours de scrutin organisés de 2010 à 2024, 14 voient le taux d’abstention dépasser les 50%17. À l’intérieur de cette régression historique de la participation électorale globale, ce sont les écarts entre les groupes sociaux qui se creusent. Alors que, jusqu’aux années 1970, la position sociale des individus était peu déterminante dans leur probabilité de voter, elle est progressivement devenue une variable lourde du comportement électoral. Selon l’Insee lors des législatives 2017, la probabilité relative de s’être abstenu varie de 19,2% pour les individus les mieux dotés (hommes, cadres sup, ayant environ 60 ans, bac +5, mariés) à 89,4% pour les moins bien dotés (femmes, ouvrières, ayant entre 25 et 29 ans, seules avec enfants et ayant arrêté leur scolarité avant le lycée). Le taux moyen national étant à l’époque de 57,4%. Cette dépression électorale s’accompagne de la dépréciation de la démocratie représentative dont on considère qu’elle n’est ni démocratique, ni représentative. L’enquête Fractures françaises de novembre 2024 mesurant ce discrédit est particulièrement édifiante18 : 78% des personnes interrogées jugent le personnel politique non-représentatif, corrompu à 74% et déconnecté des préoccupations des citoyens ou agissant pour ses intérêts personnels à 83%. Pour les sympathisants du RN, ces jugements critiques sont 5 à 8 points supérieurs.
La fermeture du champ politique et l’exclusion des classes dominées
Si l’élection repose intrinsèquement sur la sélection d’une élite et s’est construite en opposition à l’idéal démocratique19, les phénomènes décrits précédemment prolongent des processus mis en évidence par Pierre Bourdieu à propos du fonctionnement du champ politique. « La » politique moderne résulte d’un long processus de différenciation des activités et de la division du travail politique entre, d’un côté, une minorité d’acteurs professionnels qui vivent pour et surtout de la politique20, de l’autre, une majorité de « profanes » extérieurs au champ et rendus inactifs par le biais de la délégation aux porte-paroles21. Ce processus a permis de mettre fin au « règne des notables » avec la formation des partis politiques permettant à de nouveaux entrants d’y accumuler un capital spécifiquement politique. À partir de la fin des années 1990, la professionnalisation est telle qu’on assiste à l’émergence de « purs professionnels de la politique » qui n’ont jamais fait autre chose que de la politique, ainsi qu’au développement de « l’auxiliariat politique » (création du statut de collaborateur parlementaire, financements publics des partis permettant d’embaucher des permanents, croissance des cabinets dans les collectivités, etc.)22. Qu’on le veuille ou non, la politique est devenue, au même titre que l’ingénierie nucléaire, un secteur professionnel à part entière aux conditions d’entrée bien gardées : titres scolaires, temps libre, croyance d’être socialement fondé et autorisé à s’occuper de politique23. Or, ces ressources sont inégalement distribuées et demeurent l’apanage des classes dominantes. Cette professionnalisation produit ainsi des mécanismes d’auto-exclusion des classes dominées, qui peuvent se sentir illégitimes – car rendues illégitimes – à participer au jeu politique. Dès 1978, le politiste Daniel Gaxie montre que la politique procède encore d’une forme de cens, cette fois-ci caché : le sentiment de compétence politique, ainsi que la probabilité de se forger une opinion politique et de l’exprimer, diminuent à mesure que l’on descend dans la hiérarchie sociale24. Le champ politique repose dès lors sur une contradiction structurelle : les professionnels de la politique doivent leur pouvoir à la mobilisation de ceux qui demeurent extérieurs au champ, tandis que l’autonomisation du champ tend à éloigner ces mêmes profanes de ses logiques et de ses enjeux. La conduite du personnel politique ne peut être rapportée aux seuls déterminants extérieurs (situation économique, sociale…), mais réponds également à des logiques spécifiques au champ (reproduction des appareils, conflits internes…) souvent difficilement lisibles pour les profanes et à la source de malentendus25. On mesure la force de ces processus en regardant la situation actuelle de la gauche, enlisée dans ses problématiques internes alors que tous les facteurs extérieurs lui pressent d’agir autrement. Il serait intéressant de compter parmi ses rangs le nombre « d’oblats », c’est-à-dire ceux qui « doivent tout à la politique qui leur a tout offert, socialisés au plus jeune âge à la peloche et au jeu des sept petites différences, qui contribuent à marginaliser les représentants des milieux plus modestes26 ». Pour les individus extérieurs au champ, la politique apparaît ainsi de plus en plus comme un jeu sans enjeux.
Les médiatisations de l’extrême droite
Une tendance à la surexposition
Notre critique des médias gagnerait à avoir une lecture fine des travaux de sciences sociales sur cette question. Contre une interprétation trop mécanique du « pouvoir des médias » dans laquelle le récepteur enregistre le message qui lui est émis, la recherche a plutôt mis en évidence qu’un message médiatique est, précisément, « médiatisé », c’est-à-dire retraduit dans des discussions informelles au sein des groupes d’appartenance des lecteurs/auditeurs/téléspectateurs. Les médias ne disent donc pas ce qu’il faut penser, mais plutôt ce à quoi il faut penser. La principale contribution des médias à l’enracinement de l’extrême droite est de deux ordres, à savoir : son installation comme principale force d’opposition, et la mise à l’agenda de ses thématiques (framing)27. L’analyse des archives de l’INA indique qu’« entre 1983 et 1997, Jean-Marie Le Pen intervient 75 fois par an en moyenne ; entre 1988 et 2010, sa présence se renforce avec 191 apparitions par an en moyenne, et enfin, entre 2011 et 2013, sa fille apparaît 842 fois par an en moyenne28». On pourrait objecter que cette progression médiatique accompagne naturellement la progression électorale du FN/RN. Mais comment expliquer, dans ce cas, qu’Éric Zemmour ait bénéficié, en à peine plus d’un mois, de 16 passages dans les grands médias et les chaînes d’information en continu ? Ou encore que des questions portant sur sa personne et, plus largement, sur ses thématiques (remigration, islam, francisation des prénoms, etc.) aient été posées dans 12 des 35 entretiens de la matinale de France Inter, animée par Léa Salamé et Nicolas Demorand, entre le 6 et le 30 septembre 2021, alors même que l’intéressé n’avait pas encore annoncé sa candidature à l’élection présidentielle29 ?
Le pluralisme n’est pas menacé que par la propriété
Là encore, les causes structurelles de cette surexposition médiatique des extrêmes droites sont à distinguer. Il y a bien entendu, un phénomène de concentration30 qui, dans la situation française, atteint des dimensions paroxystiques et caricaturales. Pour autant, la focalisation exclusive sur les OPA médiatiques de Vincent Bolloré et leur alignement sur son agenda réactionnaire présente le défaut d’entretenir une représentation trop déterministe des rapports entre propriétaire et pratiques journalistiques dans laquelle « le propriétaire de presse serait celui qui décroche son téléphone pour dicter à un journaliste ce qu'il doit écrire » 31 . Or, la sociologie des médias a mis en exergue des mécanismes plus diffus s’agissant des effets de la propriété sur les pratiques journalistiques, où l’autocensure est moins un acte délibéré que le résultat de routines, d’anticipations et de calculs tacites sur ce qui est publiable ou non, et dont les journalistes n’ont pas toujours conscience32. Plus dommageable, la focalisation sur la critique de la propriété occulte les transformations plus souterraines, mais tout aussi structurantes, des modèles économiques qui régissent la production et la diffusion de l’information. Autrefois, les annonceurs achetaient des espaces publicitaires dans un média en fonction de son audience globale mesurée de manière approximative. Le numérique a profondément transformé ce marché dans lequel les annonceurs achètent désormais une attention ultra-ciblée, mesurée à partir d’agrégats statistiques sur les données des utilisateurs. Or, ces agrégats sont des fictions puisqu’il a été démontré que les utilisateurs cliquent et repartent aussitôt et sont quand même comptabilisés. Cette évolution pousse les rédactions à privilégier ainsi les indicateurs d’audience (clics, vues, temps de lecture) plutôt qu’un véritable travail journalistique de hiérarchisation de l’information. Cette dernière devient ainsi un résultat commercial, favorisant les contenus susceptibles de générer de l’attention (les articles les plus sensationnels) au détriment de sujets considérés comme moins attractifs. Cette logique conduit les médias à converger vers les mêmes sujets, angles et formats, affaiblissant le pluralisme éditorial.
L’idéologie professionnelle du champ médiatique en question
Enfin, un troisième front sur lequel devrait tendre notre critique des médias est celui de la manière dont le journalisme est aujourd’hui pratiqué. Dans son essai Ils ne sont pas d’extrême droite, ils font l’extrême droite33 (La Découverte, 2026, p. 177), le journaliste et directeur d’AOC Sylvain Bourmeau émet l’hypothèse que l’extrême droite prospère moins par l’action ouvertement assumée de ses partisans, que par la diffusion d’un environnement de confusion qui brouille les frontières politiques et rend progressivement acceptables certaines représentations du monde. Ce qui « fait » l’extrême droite tient ainsi aux pratiques aux dispositifs et aux routines ordinaires qui composent l’épistémologie actuelle du journalisme. Citons quelques-uns de ces biais : la valorisation du spectaculaire et de la déviance, l’obsession pour l’actualité immédiate, l’effacement des contextes, la personnalisation des arènes politiques, la dramatisation permanente des enjeux publics, ou encore, la croyance selon laquelle la vérité émerge mécaniquement de la confrontation d’opinions opposées. En reprenant la distinction du sociologue Luc Boltanski34 entre le « monde » désignant le flux incessant des événements, et la « réalité », résultant de leur sélection et de leur cadrage, Bourmeau critique la croyance des journalistes selon laquelle ils pourraient saisir le réel tel qu’il est. Le travail journalistique procède nécessairement d’une « objectivation », par lequel certains éléments du monde sont sélectionnés, hiérarchisés et mis en forme pour produire une représentation de la réalité. Plus ou moins consciente, cette ignorance des processus d’objectivation et l’importation de catégories empruntées au droit (l’impartialité, le contradictoire) sont en grande partie à l’origine des biais évoqués. Elles conduisent à un pluralisme de façade, particulièrement pernicieux pour la qualité du débat public. Pendant longtemps, des journalistes ont ainsi cru bien faire leur travail en mettant sur un pied d’égalité les positions climatosceptiques et les travaux scientifiques sur le climat. Plus récemment, certains se sont encore sentis obligés de discuter sérieusement de la théorie du grand remplacement, qui, bien sûr, n’a strictement aucun fondement scientifique.
Conclusion
Mises bout à bout, on voit à quel point ces transformations interagissent et se confortent mutuellement avec une force particulière en France permettant à l’extrême droite de prospérer, presque malgré elle. Pourtant, les processus décrits ici sont sociaux, et donc par définition, susceptibles d’être transformés. Seule une gauche radicale, écologique et démocratique est capable de proposer des réponses pour enrayer la dynamique en cours : avoir un programme économique et social ambitieux, qui n’abdique pas face aux chantages à la dette et qui reconstruira de grands services publics, attaquer de front la question de la reproduction sociale et des inégalités scolaires, rouvrir le champ politique à celles et ceux qui en sont les plus éloignés et repenser la manière dont nous organisons le débat démocratique.
Clarence Khaldi, pour le GT lutte contre l’extrême droite