Le dimanche 3 mai 1936, il y a exactement 90 ans, le Front Populaire remportait le second tour des élections législatives. 386 députés de gauche sont élus, contre 224 du bloc de droite (le Front National). Un mois plus tard, le 4 juin, le gouvernement présidé par Léon Blum prête serment.
En quelques semaines, au cours desquelles se déclenche un puissant mouvement de grèves et d’occupations, une série d’importantes lois sociales sont votées par la Chambre des Députés, puis par le Sénat, pourtant à majorité de droite, et immédiatement promulguées. Ces lois qui portent des réformes importantes, dont certaines ne figuraient pas en tant que telles dans le programme du Front Populaire, constituent encore aujourd’hui une part fondamentale de notre socle social : congés payés (2 semaines en 1936), limitation du temps de travail (40 heures en 1936), conventions collectives, création des délégués du personnel, extension du droit syndical dans les entreprises… Ce socle sera enrichi par les importantes conquêtes sociales de la Libération, le programme du Conseil National de la Résistance s’inscrivant dans le droit fil de celui du Front Populaire.
L’été 36 est alors celui de l’allégresse, de la victoire et de l’unité contre le fascisme, du temps reconquis, de la dignité au travail, malgré les féroces résistances mises en œuvre par le patronat tant au niveau national que local.
Ce 90ème anniversaire va être marqué, en mai et en juin, par de nombreuses initiatives. Plusieurs livres apportent de nouveaux éclairages historiques sur cette période essentielle. Citons par exemple « La Bourse ou la vie » de Ludivine Bantigny (Ed. La Découverte) ou « Découvrir le Front Populaire » de Jean Vigreux (Editions Sociales). Un important documentaire réalisé à partir d’archives inédites et d’interviews de descendants d’acteurs du Front Populaire, « le Front Populaire entre joie et colère », réalisé pour France Télévision par Fabien Béziat et Hugues Nancy, déjà disponible sur la plate-forme de FranceTV, fait le lien entre la problématique unitaire et antifasciste du Front Populaire et la période actuelle.
Enfin, de nombreux colloques, débats, fêtes, bals populaires seront organisés par différentes structures dans toute la France au cours de ces deux mois, et notamment par nos ami-e-s et camarades de la Carmagnole de Montpellier.
Et c’est dans cette période, justement, que le gouvernement et la droite macroniste décident de s’attaquer aux conquêtes sociales. D’abord la charge menée par Gabriel Attal, reprise avec empressement par Sébastien Lecornu, contre le 1er Mai. Au-delà de l’aspect anecdotique de l’ouverture ou non des boulangeries et fleuristes artisanaux, il s’agit de remettre en cause le caractère particulier de cette journée fériée et chômée. Des dérogations inscrites dans la loi pour les boulangers et fleuristes doivent ouvrir la voie à une modification complète de la législation du 1er Mai, avec la possibilité d’ouverture plus large de commerces, de grandes surfaces, de services, employant du personnel, et sur la base d’un supposé « volontariat » qui ne tiendrait aucun compte de la réalité des rapports hiérarchiques de travail dans la plupart de ces entreprises. Tout ceci enrobé d’une argumentation qui mêle, pour certains, la revendication d’une journée supplémentaire de production et de consommation capitaliste, avec, pour d’autres, l’accent mis sur la « liberté de travailler » opposée à des contraintes archaïques et bureaucratiques. La mobilisation unanime des organisations syndicales a permis de faire reculer le gouvernement, pour cette année au moins, dans l’attaque de cette journée fériée si particulière, en ce sens qu’elle célèbre la lutte et les conquêtes du mouvement ouvrier. C’est ce caractère à la fois revendicatif et festif qui était également symboliquement visé dans cette affaire. Le Rassemblement National, de son côté, ne s’y est pas trompé quand un certain nombre de ses maires, et en particulier celui nouvellement élu de la cité minière de Liévin, a voulu interdire ou limiter l’expression et la mobilisation syndicale dans les cérémonies du 1er Mai.
Exaspéré par la résistance syndicale et le recul du gouvernement Lecornu, Gabriel Attal revient immédiatement à la charge. Il va faire de la question du travail le fer de lance de la campagne présidentielle qu’il s’apprête à mener. Dans une interview au Figaro, il ne propose rien de moins que « refonder le droit du travail », faire du Code du Travail « une sorte de Constitution du travail ». En résumé, pour lui, « le droit du travail s’oppose au droit au travail ». En quelques mots, tout est dit. Balayé la lente constitution du droit du travail, fruit de luttes, de négociations, de rapports de forces, s’appuyant sur les conquêtes sociales de 1936, 1945, 1968, 1981 etc. Ce qui compte, pour Gabriel Attal et les siens, c’est de garantir la liberté de faire travailler plus et dans des conditions moins garanties. Vieille revendication du MEDEF et de ses prédécesseurs, retour à la litanie de la « valeur travail » prônée aujourd’hui sous diverses formulations par tous les partis de droite et qui permet de lancer la « chasse aux assistés » et de s’opposer, au nom de l’efficacité, à toutes revendications.
Comme sur biens d’autres terrains, il s’agit là d’un renversement des valeurs et d’un élément de la guerre culturelle qui nous est menée. Mais si on prend Gabriel Attal au mot, s’il convient de mettre l’accent sur le « droit au travail », alors on peut à notre tour retourner ce fumeux concept. Pour Attal, il s’agit fondamentalement de garantir un « droit à travailler » dans n’importe quelles conditions et n’importe quand. Opposons-lui alors un « droit à un travail » correctement rémunéré, dans des conditions sécurisées, avec des pratiques de management à l’opposé de celles qui dominent et déshumanisent aujourd’hui dans les entreprises. Voilà un « droit au travail » dont les contours seraient, à leur tour, définis par les négociations et les organisations syndicales, qui viendrait en complément du Code du Travail.
L’expérience du Front Populaire, de mai et juin 1936, nous montre que de telles avancées ne sont possibles que si s’articulent un projet politique unitaire des forces de gauche et du mouvement ouvrier et une importante mobilisation sociale. Face aux attaques sans cesse renouvelées des conquis sociaux et dans une situation où l’extrême-droite menace, tant en France qu’au niveau international, il est indispensable de tout mettre en œuvre pour créer ces conditions indispensables, dans la perspective des élections de l’année prochaine.
Antoine Malamoud