Dès l’entrée au lycée, le spectre de Parcoursup commence à hanter nos jeunes, se faisant de plus en plus menaçant à mesure que la fin de la terminale approche. Il y a encore très peu de générations, la fin de la terminale signifiait, avec la majorité, la liberté de décider, de s’enthousiasmer pour des études ou pour un métier, celle de se tromper aussi.
Désormais, il y a cette angoisse, que partagent les familles et qui peut tendre les relations, du résultat que crachera l’algorithme. Et ce résultat n’est pas toujours celui espéré. Il signe parfois la fin de la formation, l’entrée brutale dans la vie active, pour venir grossir les rangs des travailleur·euses sommé·es d’être productif·ves.
Il existe des contournements possibles. Certains établissements privés trichent. Ils garantissent à leurs inscrits des places « hors Parcoursup ». Contre de l’argent, encore, des établissements proposant des « formations post-bac », toujours « hors Parcoursup », montent des modèles économiques arrosés d’argent public en profitant de l’aubaine de l’apprentissage. Peu importe si le diplôme n’est reconnu par personne. Peu importe s’il n’y a pas de cours en réalité. Peu importe si l’établissement ferme avant que les examens n’aient pu être organisés. Peu importe si, dans l’entreprise censée accompagner la formation, les alternant·es forment les alternant·es. Rappelons que ce sont les jeunes qui paient le plus lourd tribut dans l’augmentation ahurissante du nombre de morts au travail.
Parcoursup, c’est initialement un outil de gestion de la pénurie, née du refus de doter l’enseignement supérieur public des moyens suffisants pour assurer sa mission de formation et d’émancipation de chaque génération. Avec la loi ORE de 2018, la sélection s’est installée sous couvert d’orientation. Puis, la tentation s’est faite trop forte de l’utiliser dans l’entreprise méthodique d’anéantissement des services publics, première et indispensable étape de la marchandisation de nos besoins primaires et de nos droits élémentaires.
Car Parcoursup n’est pas qu’un simple outil technique. Il s’agit d’une machine politique : elle trie, classe, hiérarchise, met en concurrence les jeunes, les établissements, les territoires et les familles. Elle renforce les inégalités entre celles et ceux qui maîtrisent les codes, les attendus, les dossiers, les lettres de motivation, et celles et ceux qui n’ont pas les mêmes ressources sociales, culturelles ou financières pour affronter cette procédure opaque. Parcoursup, c’est l’affirmation que le service public de l’enseignement supérieur n’est pas ouvert à tou·tes.
Les étudiant·es qui, passé·es à travers la moulinette de Parcoursup, sont arrivé·es en licence dans une université publique n’ont finalement que peu de répit. Iels bénéficient certes d’enseignements assurés par des spécialistes de leur discipline. Quand iels sont assez nombreux·ses pour assurer les cours, quand iels ne sont pas épuisé·es par le sur-service et les tâches administratives qui les empêchent de mener leur travail de recherche, pourtant nécessaire à l’enrichissement de leurs enseignements, ou par la précarité de leur statut de contractuel.
Pour les suivre, il faudra fermer les yeux sur les conditions d’étude. Être assailli·e par des punaises de lit dans son logement CROUS, c’est déjà avoir un logement CROUS. Mais si le diplôme de licence est obtenu, il vaudra quelque chose. Malgré le mépris de nos élites pour l’Université, une licence forme à la méthode d’une discipline, elle donne accès à des outils intellectuels qui nourrissent, qui construisent. C’est déjà bien.
C’est même devenu essentiel. À l’heure où les réseaux sociaux et les intelligences artificielles bouleversent notre rapport à l’information, où le vrai et le faux circulent à la même vitesse, la société a besoin de citoyennes et de citoyens capables de vérifier, de contextualiser, de comprendre et de critiquer les discours qui leur sont présentés. Former à l’esprit critique, à la démarche scientifique et à l’argumentation n’est pas un luxe : c’est une nécessité démocratique.
Et si l’on veut plus, pour poursuivre, pour se spécialiser, rien de plus simple : il suffit de s’inscrire sur la plateforme « Mon Master ». Là encore, la logique est la même : candidater, attendre, être classé·e, espérer une place, subir l’organisation méthodique de la pénurie. Et comme avec Parcoursup, le résultat des examens n’est finalement pas déterminant. Les inscriptions sur Parcoursup se font avant le bac, la sélection sur Mon Master se fait avant les résultats du second semestre. Le paradoxe est frappant : dans les deux cas, les procédures de sélection interviennent avant même que les étudiant·es aient pu démontrer pleinement ce qu’iels ont appris. Comme si la gestion des flux importait davantage que la reconnaissance des savoirs acquis.
L’APRÈS refuse cette société du tri permanent. Notre jeunesse mérite mieux qu’un algorithme de sélection. Elle mérite un véritable droit à la formation, à l’expérimentation, à l’erreur, à l’émancipation.
Cela suppose de rompre avec la logique de pénurie organisée : créer des places dans l’enseignement supérieur public, recruter des enseignant·es, des enseignant·es-chercheur·ses et des personnels administratifs, construire des logements étudiants, revaloriser les bourses, garantir des conditions d’étude dignes.
Investir dans la jeunesse, ce n’est pas un coût. C’est un choix de société. Celui d’un pays qui refuse de trier ses enfants et qui décide enfin de leur ouvrir l’avenir. Celui d’une République qui considère le savoir comme un droit et non comme un privilège réservé à celles et ceux qui auront réussi à franchir les obstacles administratifs et sociaux dressés sur leur chemin.