Une mobilisation commence à l’Université de Montpellier contre la convention signée entre l’établissement et TotalEnergies. Cette convention prévoit l’intervention directe de salariés et retraités de la multinationale dans la formation du master Énergie, avec des enseignements, des conférences, des visites de sites industriels ainsi qu’un accès facilité aux stages, alternances et emplois proposés par l’entreprise. À première vue, certains pourraient n’y voir qu’un partenariat parmi d’autres entre une université et une entreprise. Pourtant, les réactions de nombreux personnels, étudiant·es et organisations syndicales montrent qu’il s’agit d’une question bien plus profonde.
Quelle place pour les multinationales dans les universités ?
L’Université de Montpellier est reconnue en France et à l’international pour l’excellence de ses recherches dans les domaines de l’environnement, de la biodiversité, du climat, de l’agronomie ou encore du développement durable. Voir l’un des principaux groupes pétroliers mondiaux intervenir directement dans la formation des futurs spécialistes de l’énergie soulève donc une opposition légitime. Les universités doivent-elles former des citoyen·nes, des chercheur·euses et des professionnel·les capables d’exercer leur esprit critique, ou devenir progressivement des espaces d’influence pour les grandes entreprises ? Certains échanges avec le monde économique peuvent exister. Des chercheur·euses collaborent avec des entreprises, des collectivités et des associations. Mais il existe une différence fondamentale entre coopérer avec des acteurs économiques et leur confier une place dans la définition ou la mise en œuvre des contenus de formation. La question est d’autant plus sensible lorsqu’il s’agit d’une entreprise dont le cœur de métier demeure l’exploitation du pétrole et du gaz. Derrière le vocabulaire de la « transition », TotalEnergies reste d’abord un géant de l’économie fossile, c’est-à-dire d’un modèle fondé sur l’extraction, la combustion du carbone et la recherche du profit, au détriment du climat, de la biodiversité, des ressources en eau et des conditions de vie des populations.
Le symptôme d’un sous-financement chronique
Cette affaire met également en lumière une autre réalité : l’affaiblissement continu du financement public de l’enseignement supérieur et de la recherche. Depuis des années, les universités et les laboratoires voient leurs moyens diminuer relativement à leurs missions. Les effectifs étudiants augmentent, les besoins scientifiques explosent face aux défis écologiques, sanitaires et technologiques, mais les financements publics ne suivent pas. Dans ce contexte, les établissements sont poussés à rechercher des financements extérieurs, des partenariats et des mécénats privés pour maintenir leurs activités. Ce mouvement n’est pas sans conséquences. Plus les universités dépendent de ressources privées, plus les acteurs économiques acquièrent une capacité d’influence sur les orientations de la recherche et de la formation. Sur les questions énergétiques et climatiques, c’est particulièrement inquiétant. La véritable question n’est donc pas seulement celle de TotalEnergies. Elle est celle du modèle de financement que nous voulons pour nos universités et nos laboratoires. Une recherche indépendante nécessite des financements publics à la hauteur des enjeux.
Faire contribuer les multinationales plutôt que leur offrir nos amphithéâtres
Les défenseurs de ces partenariats invoquent souvent l’argument du réalisme budgétaire : puisque l’État ne finance pas suffisamment l’enseignement supérieur, les entreprises viendraient combler le manque. Mais cette logique revient à traiter les conséquences plutôt que les causes. Le problème n’est pas que les universités manquent de partenaires privés. Le problème est qu’elles manquent de financements publics. Or les moyens existent. Ces dernières années, TotalEnergies a enregistré des bénéfices colossaux, atteignant parfois plusieurs dizaines de milliards d’euros par an. Une fiscalité plus juste sur ces superprofits permettrait de financer durablement les universités, les laboratoires de recherche, les hôpitaux, les transports publics ou encore la transition écologique. Autrement dit, il serait préférable que TotalEnergies contribue davantage à l’impôt commun plutôt qu’à la définition des contenus pédagogiques des universités. Dans une démocratie, le financement des services publics doit reposer sur la solidarité et la redistribution, pas sur la dépendance croissante à l’égard des grandes fortunes et des multinationales.
L’urgence de sortir de l’économie fossile
Cette mobilisation pose enfin une question fondamentale : comment préparer la bifurcation écologique dont notre société a besoin ? Les scientifiques alertent depuis des décennies sur les conséquences du dérèglement climatique. Pourtant, les investissements mondiaux dans les énergies fossiles se poursuivent à un rythme incompatible avec les objectifs climatiques. Le pétrole, le gaz et le charbon demeurent au cœur du modèle économique de nombreuses multinationales, dont TotalEnergies. La transition écologique ne pourra pas être menée à bien sans une réduction rapide de notre dépendance aux énergies fossiles, sans investissements massifs dans les énergies renouvelables, les transports collectifs, la rénovation thermique des bâtiments et la sobriété énergétique. Former les ingénieur·es, chercheur·euses et décideur·euses de demain suppose de leur donner les moyens d’imaginer et de construire ce nouveau modèle. Cela exige une recherche libre, indépendante et correctement financée.
Soutenir la mobilisation
La mobilisation qui se développe aujourd’hui à Montpellier dépasse largement le cadre d’une convention locale. Elle pose une question nationale : voulons-nous des universités financées par l’impôt, autonomes dans leurs choix scientifiques et pédagogiques, ou des établissements toujours plus dépendants des stratégies d’influence des grandes entreprises ? Pour l’APRÈS, la réponse est claire. Nous défendons une université publique forte, des laboratoires de recherche dotés de moyens pérennes, une fiscalité permettant de faire contribuer les grandes multinationales à hauteur de leurs profits, et une bifurcation écologique rapide, immédiate et d’ampleur pour sortir de l’économie fossile. Parce que l’avenir ne se construira pas sous la tutelle des multinationales du pétrole, mais grâce à des services publics renforcés, à la démocratie et à la science.
Arrêtons Total et son monde.