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Pourquoi les sciences et les savoirs deviennent-ils des enjeux démocratiques majeurs ?

Les chaînes d’information en continu font aujourd’hui leur « une » sur la nouvelle épidémie à hantavirus. Le spectre du Covid planant, les citoyennes, les citoyens et les responsables politiques s’inquiètent, et les virologues sont de nouveau invités sur les plateaux de télévision. C’est dans ces moments que la plupart des non-scientifiques prennent conscience de l’importance du champ scientifique et, surtout, nous font part de leur désarroi. Qui croire ? En qui faire confiance ? Comment savoir qui dit la vérité et qui propage une fausse information ? 

Dans mon dernier livre, j’exprime une conviction forte : nous avons besoin des savoirs scientifiques pour le progrès social, l’émancipation du plus grand nombre et le bon fonctionnement de la démocratie. Je prolonge une tradition rationaliste de gauche qui vient de loin, de Russell à Orwell. Comment le citoyen ou le responsable politique peuvent-ils prendre une décision si elle ne peut se fonder sur des faits bien établis ? Comment combattre l’effondrement de la biodiversité, le réchauffement climatique ou l’épidémie de cancers s’il n’y a pas de scientifiques pour documenter ces phénomènes et en décrypter les causes ? La science ne peut pas tout et je ne suis pas partisan du technosolutionnisme, mais la science peut être utile. Elle est aussi utile pour démonter les préjugés sexistes, racistes et classistes, en décortiquant les phénomènes de domination et de reproduction sociale. 

Cette idée que la science peut être utile à l’émancipation ne va pas de soi pour la gauche. Je le rappelle dans mon livre : science et pouvoir sont intimement liés. Par conséquent, les savoirs scientifiques et les innovations technologiques qui en découlent ont été mis au service des classes dominantes et de leurs projets de guerre, d’extractivisme, de leurs logiques consuméristes ou de leurs stratégies de surveillance et de contrôle social généralisé. La Première Guerre mondiale fut celle de la chimie, la Seconde celle de l’atome et la guerre actuelle celle de l’IA et des drones. Aujourd’hui, l’image de la science est abîmée. La confiance est à reconstruire. Mais j’en suis convaincu : la science peut être mise au service de l’émancipation. C’est un champ de bataille, comme l’école ou l’appareil d’État. 

C’est d’autant plus urgent que la science, la production du savoir scientifique et son partage au plus grand nombre sont menacés. 

La science a servi les intérêts des dominants, mais pour les servir, elle a acquis une indépendance, car c’est cette indépendance des scientifiques qui garantit le bon déroulement du processus scientifique et sa capacité à produire des faits scientifiques solides. En France, les libertés académiques et pédagogiques ont été inscrites dans la loi Faure de 1968. Les universités « déterminent leurs activités d’enseignement, leurs programmes de recherche, leurs méthodes pédagogiques et les procédés de contrôle et de vérification des connaissances »². Les missions dévolues à l’université sont « l’élaboration et la transmission de la connaissance, le développement de la recherche et la formation ». Son ambition est d’offrir « l’accès à tous ceux qui en ont la vocation et la capacité » ; elle « doit être ouverte aux anciens étudiants, ainsi qu’aux personnes qui n’ont pas eu la possibilité de poursuivre des études ». 

Or, ce sont précisément ces libertés et cette ambition qu’a contribué à démanteler l’agenda néolibéral appliqué au service public de l’enseignement supérieur et de la recherche. 

Depuis les années 2000, les chercheurs ont été plongés dans la précarité. Précarité des financements, avec à la fois une austérité budgétaire, la généralisation du mode « projet » et la fin des crédits récurrents. Aucune recherche ne peut être menée sans répondre à un appel d’offres de l’ANR³ ou de l’UE. Les crédits octroyés permettent de recruter des chercheurs précaires sur un ou deux ans pour effectuer des tâches définies au préalable et organisées en workpackages et livrables. Les chercheurs sont ensuite évalués par des métriques — nombre de publications, nombre de citations de leurs articles publiés — déshumanisées, souvent sans rapport avec les vrais apports de la recherche produite. Le champ universitaire a été réduit à une compétition mortifère de tous contre tous, avec comme seul objectif d’accroître sa renommée scientifique. Dans son article « Portrait d’un biologiste en capitaliste sauvage »⁴, le philosophe des sciences Bruno Latour a parfaitement décrit le devenir des chercheurs dans ce nouveau monde. Au final, nous croulons sous une montagne de publications, la plupart inaccessibles au grand public, car elles sont la propriété de grands groupes privés de l’édition. La liberté académique meurt de la bureaucratie née de l’enfer néolibéral et de la privatisation du savoir. 

Le partage du savoir au plus grand nombre est aussi menacé. Parcoursup organise la sélection et limite l’accès à l’enseignement supérieur. Mais, couplé avec le financement public de l’apprentissage dans le supérieur, c’est aussi une formidable aubaine pour le secteur privé lucratif, qui a vu ses effectifs d’étudiants exploser sous l’ère Macron. Les amis du Président qui dirigent des groupes comme Galileo, qui fait 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires, peuvent se frotter les mains. La privatisation de l’enseignement supérieur est aussi une belle affaire capitalistique. 

Enfin, la société du spectacle médiatique menace aussi la crédibilité de la parole scientifique. Les chaînes d’information mettent en débat des scientifiques qui s’affrontent sur les plateaux télé, en faisant fi du consensus scientifique et des expertises collectives. 

C’est donc un champ scientifique fragilisé qui fait face aujourd’hui à une nouvelle menace : l’application d’un agenda néofasciste qui s’affronte directement à certaines disciplines scientifiques. 

Depuis longtemps, les scientifiques sont aussi devenus des grains de sable pour l’accumulation infinie du capital. Grains de sable quand, en 1958, ils ont confirmé que le tabac était cancérigène. Grains de sable quand le GIEC démontre, rapport après rapport, la menace que fait porter le changement climatique sur les écosystèmes et les populations humaines. Grains de sable quand ils documentent le rôle des pesticides dans l’effondrement des populations d’insectes et d’oiseaux. Mais les scientifiques sont aussi dangereux directement pour l’idéologie d’extrême droite et le patriarcat, par exemple quand Judith Butler écrit Trouble dans le genre⁵. 

Le populisme d’extrême droite menace directement la science, notamment à travers la politique de présidents néofascistes comme Jair Bolsonaro au Brésil et Donald Trump aux États-Unis. En février 2025, l’administration Trump a ainsi ordonné au ministère américain de l’Agriculture de fermer ses sites web documentant la crise climatique. Au même moment, elle a également interdit aux centres pour le contrôle et la prévention des maladies tout travail lié à des sujets tels que l’identité de genre, la diversité, l’équité et l’inclusion. Des pans entiers de données ont été mis hors ligne, notamment celles liées à la surveillance du VIH, à la vulnérabilité sociale ou aux pratiques de vaccination ! 

Mais la France n’est hélas pas exempte de cette dynamique. Aujourd’hui, le gouvernement veut démanteler Santé publique France et reprendre la main sur la communication sur la prévention, notamment vis-à-vis de l’alcool, après avoir censuré trois campagnes sur le sujet sous la pression du lobby viticole. Il a aussi supprimé l’IRSN pour favoriser une relance du nucléaire en affaiblissant les contrôles de sûreté. 

Pour la gauche et les écologistes, il y a donc urgence à se rassembler pour endiguer la vague néofasciste qui menace la démocratie et la science. Il faut aussi que la gauche propose un vrai programme ambitieux pour l’université, qui rompe avec des décennies d’agenda néolibéral. Nous devons faire le pari du savoir et donc revenir à la loi Faure, qui garantissait le droit à la poursuite des études, ce qui signifie la suppression de la logique de Parcoursup, des places à l’université publique en nombre suffisant, ainsi qu’une allocation d’autonomie et des logements pour les étudiants. Nous devons en finir avec la précarité des personnels et des financements, ce qui passe par un grand plan de titularisation des précaires et des financements récurrents à la hauteur des besoins.

Hendrik Davi

Ancien directeur de recherche à l’INRAE, député de Marseille et auteur de Sciences en résistance¹




Publié par L’APRÈS le 13 mai 2026
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