« Famille des grands singes », « homo sapiens », « tribu primitive », « mâle dominant » : le déchaînement raciste subi par Bally Bagayoko après sa victoire dès le premier tour a mis en lumière de manière crue l’étendue du racisme dans ce pays. Les deux commentateurs de CNews qui se sont déchaînés sont l’expression crue d’un racisme généralisé et banalisé sur certains médias, ainsi qu’à droite et à l’extrême droite.
Cela va tellement loin que certains, comme Apolline Malherbe, en arrivent à reprendre des formules jamais prononcées par Bally Bagayoko, qui en disent davantage sur ceux qui les reprennent que sur le nouveau maire de Saint-Denis. Comment peut-on passer de « Saint-Denis, la ville des rois et du peuple vivant » à « Saint-Denis, la ville des Noirs » ? Comment ? À part si l’on est pris dans cette névrose collective raciste, cette panique morale qui a saisi certains commentateurs et politiques en voyant des Noirs et des Arabes devenir maires ?
Le pire, c’est de voir que le gouvernement a marmonné quelques vagues phrases de soutien. À croire que, pour eux, défendre Bally Bagayoko était une manière de se renier eux-mêmes. Au point qu’Aurore Bergé, chargée au gouvernement de la lutte contre les discriminations, accusera le maire de Saint-Denis de discrimination politique au lieu de le défendre face aux attaques racistes dont il a été victime.
Dans ce contexte, le rassemblement de samedi à Saint-Denis était un poing levé contre le racisme, un soulagement aussi de voir que des anticorps au racisme continuaient d’exister dans cette société française qui voyait désormais de plus en plus de personnes racisées se faire élire.
Toute la gauche politique était là, du NPA au PS en passant par La France insoumise, le PCF, Les Écologistes et bien sûr L’Après. Toute la gauche sociale, syndicale, associative était là. Mais il y avait surtout ce peuple vivant de France, celui, multiculturel et métissé, que rejettent les fascistes et les racistes qui se déchaînent sur les réseaux sociaux et les médias.
Ce qu’ils ne supportent pas de voir, ce sont des Bassi Konaté, maire de Sarcelles, Yahaya Soukouna, maire de Fleury-Mérogis, Traoré Demba, maire du Blanc-Mesnil, Idir Boumertit, maire de Vénissieux, Adama Gaye, maire de Mantes-la-Jolie, Aly Dioura, maire de La Courneuve, Omar Yacoub, maire de Creil, Abdelkader Lahmar, maire de Vaulx-en-Velin, et tous ces élus racisés élus aux dernières municipales. Le ciblage de ces maires et de ces élus par le RN et le reste de la droite vise à diaboliser pour faire peur et affaiblir leur légitimité en tant qu’élus, bien sûr, mais aussi en tant que citoyens de plein droit de ce pays.
Ce qui leur est reproché ? De ne pas rester à leur place. Celle de gens condamnés à être en sursis dans ce pays, tout juste bons à faire les vigiles de supermarché ou les femmes de ménage dans les bureaux, et qu’on peut à loisir expulser quand on n’a plus besoin d’eux. Bally Bagayoko n’aurait jamais dû être maire : voilà ce que tous ces excités racistes nous disent. Avec son nom, son origine, sa couleur de peau, sa place aurait dû être vigile à l’entrée de la mairie. Et le voilà maire ! Voilà ce qu’ils nous disent, et voilà ce contre quoi on se bat. Ce racisme subi par les élus est subi quotidiennement par des millions d’habitants de ce pays parce qu’ils n’ont pas la bonne couleur de peau ou la bonne religion, parce qu’elles portent un foulard ou parce qu’ils portent la kippa.
Et que la gauche ne s’y trompe pas. Quand ce sont des élus LFI qui sont visés, c’est toute la gauche qui est visée pour l’affaiblir, en diabolisant une partie de cette gauche. D’ailleurs, les élus non-LFI de gauche sont, elles et eux aussi, visés parce qu’ils incarnent un danger pour les droites extrêmes : l’idée qu’il peut y avoir convergence entre les luttes, que les combats pour répondre à l’urgence sociale ne s’opposent pas aux combats contre le racisme et les discriminations, et qu’ils peuvent converger.
Ce qui s’est passé à Saint-Denis samedi dernier, c’est une convergence en acte. Elle n’a duré qu’un après-midi, elle n’a pas eu lieu partout en France et elle ne s’est pas faite sur une campagne électorale. Mais cela ne doit pas être un rassemblement sans lendemain.
C’est à ces lendemains qui chantent que nous devons travailler, à l’affirmation de ce peuple vivant de France, cette réalité sociale et politique que les racistes de ce pays rejettent. Nous devons œuvrer à cette convergence dans la rue et dans les urnes contre ce fascisme qui monte. Il faut le faire dans nos quartiers, nos villes et nos campagnes, sur nos lieux de travail, dans nos manifestations, mais aussi dans les urnes. Sinon, les enragés qui aujourd’hui hurlent contre Bally Bagayoko seront à l’Élysée et à Matignon l’année prochaine.
Laurent SOREL
Adjoint au maire de Paris en charge de l'Outre-mer